Un Nouveau Système Monétaire

Et si la création monétaire servait les citoyens plutôt que les banques ? Trois approches, des modèles concrets qui fonctionnent déjà, et une vision pour demain.

1. Le problème : qui crée la monnaie ?

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Dans le système actuel, environ 95 % de la monnaie est créée par les banques commerciales sous forme de monnaie scripturale, lorsqu'elles octroient des crédits. Les banques ne « prêtent » pas l'argent des épargnants : elles créent la monnaie ex nihilo en créditant le compte de l'emprunteur. Ce mécanisme est procyclique : il amplifie les phases d'expansion et de contraction, alimentant l'instabilité financière et l'endettement privé.

« Le processus par lequel les banques créent la monnaie est si simple que l'esprit en est révulsé. » — John Kenneth Galbraith

Ce système signifie que la création monétaire est confiée à des acteurs privés dont l'objectif est le profit, pas le bien commun. Chaque euro en circulation a été créé par une dette — et les intérêts de cette dette enrichissent mécaniquement le secteur bancaire.

2. La Monnaie Pleine — Irving Fisher & le Chicago Plan

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Dès 1935, l'économiste Irving Fisher publie 100% Money, prolongeant le Chicago Plan. Le principe : imposer 100 % de réserves en monnaie centrale sur les dépôts — rendant impossible la création monétaire par les banques privées.

« Nationalisons la monnaie, mais ne nationalisons pas les banques. » — Irving Fisher, 1935

Le plan dissocie la création monétaire (confiée à une autorité publique) de l'allocation du crédit (confiée au marché). Maurice Allais (1948) et Milton Friedman (1960) ont également défendu cette approche.

L'initiative Vollgeld — Suisse, 2018

L'initiative populaire « Monnaie pleine » proposait d'inscrire dans la Constitution suisse le monopole de création monétaire de la Banque nationale suisse. Soumise au référendum le 10 juin 2018, elle fut rejetée à 75,7 % après une intense campagne du secteur bancaire.

Positive Money — Royaume-Uni

Fondé en 2010 après la crise de 2008, Positive Money milite pour transférer le pouvoir de création monétaire à la Banque d'Angleterre. L'ONG promeut le « quantitative easing pour le peuple » et le « green QE ». Un réseau international s'est constitué, avec Positive Money Europe.

Validation par le FMI (2012)

En 2012, les économistes du FMI Benes et Kumhof ont réexaminé le Chicago Plan. Leur conclusion : il éliminerait les cycles d'expansion-récession, supprimerait les paniques bancaires et réduirait drastiquement la dette publique et privée. Aux États-Unis, le NEED Act (Kucinich, 2011) en est une traduction législative. L'Islande et les Pays-Bas ont également exploré cette voie.

Cinq propositions concrètes

  1. Monopole public : seule la banque centrale crée la monnaie, plus les banques privées.
  2. Réserves à 100 % sur les dépôts à vue — les banques ne peuvent plus créer de monnaie en prêtant.
  3. Séparation structurelle entre création monétaire (publique) et allocation du crédit (marché).
  4. Injection démocratique : la nouvelle monnaie est mise en circulation via dépenses publiques, transferts aux citoyens ou réduction de la dette.
  5. Transition progressive par rachat d'actifs bancaires et conversion des dépôts existants.

Sources

3. Des monnaies qui marchent déjà

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ModèlePaysDepuisÉchellePrincipe
WIR Bank🇨🇭 Suisse1934~60 000 PME Crédit mutuel B2B, monnaie électronique CHW en parallèle du franc suisse
Sardex🇮🇹 Sardaigne2010PME sardes Crédit mutuel B2B méditerranéen, inspiré du WIR
Eusko🇫🇷 Pays Basque20135M unités, 4 600 particuliers, 1 400 pros 1ʳᵉ monnaie locale d'Europe, circuits courts, relocalisation
Time Banking / LETS🌍 Monde1983Associatif 1h = 1 crédit, échange de services sans argent
Ğ1 (June)🇫🇷 France2017~3 000 certifiés Blockchain à Dividende Universel, toile de confiance, totalement déconnectée des banques

La WIR Bank est la preuve vivante qu'une monnaie complémentaire peut fonctionner pendant près d'un siècle. L'Eusko démontre que les citoyens français sont prêts pour des alternatives. Et la Ğ1 est la seule tentative aboutie de monnaie totalement autonome du système bancaire, où la création monétaire est distribuée de façon égalitaire (Dividende Universel) plutôt que captée par les banques.

Constats : les modèles adossés à l'économie réelle (WIR, Sardex, Eusko) sont les plus résilients. La Ğ1 est la seule monnaie intégralement déconnectée du système bancaire via une blockchain à toile de confiance.

4. Les approches du XXIᵉ siècle : MMT & CBDC

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La Théorie Monétaire Moderne (MMT) — Stephanie Kelton

Popularisée par l'économiste américaine Stephanie Kelton (The Deficit Myth, 2020), la MMT bouleverse la vision conventionnelle :

  • Un État souverain qui émet sa propre monnaie ne peut jamais être en faillite
  • L'impôt ne finance pas les dépenses — il contrôle l'inflation et crée la demande pour la monnaie
  • Le déficit public = excédent du secteur privé, pas un problème
  • Proposition phare : la garantie d'emploi publique

Très controversée — un sondage de 2019 n'a recueilli aucun soutien des économistes mainstream. Le principal risque : l'inflation.

L'euro numérique (MNBC)

La BCE développe l'euro numérique depuis 2021, avec un déploiement visé 2026-2027. Objectif : un moyen de paiement public, gratuit, fonctionnant hors ligne. La protection des données est la priorité n°1 des citoyens européens.

Le yuan numérique — avertissement venu de Chine

La Chine a été la première grande économie à lancer une CBDC (2020, 25+ villes). Transactions instantanées, y compris offline. Mais c'est aussi un outil de surveillance étatique : chaque transaction est traçable.

Tableau comparatif

ApprocheBénéfices pour les citoyensRisques
MMTPlein emploi, fin de l'austérité, investissements publicsInflation, perte de confiance
Euro numériquePaiements gratuits, inclusion, souverainetéSurveillance, fragilisation des banques
e-CNYRapidité, accessibilitéContrôle étatique total

Ce qu'il faut retenir

Le système monétaire actuel n'est pas une loi de la nature — c'est un choix politique. Des alternatives existent, certaines fonctionnent depuis près d'un siècle (WIR), d'autres sont en développement (euro numérique). Toutes partagent un point commun : remettre la création monétaire au service des citoyens, pas des actionnaires de banques. Le débat est ouvert, les solutions sont sur la table — il ne manque que la volonté politique.